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Rassegna stampa

L'unione démocratique des cabossés - 26 giugno 2014

L’union démocratique des cabossés

Par Nicolas Tavaglione (Le Courrier 26 giugno 2014)

Philosophe, auteur du Dilemme du soldat. Guerre juste et prohibition du meurtre et de Gare au gorille. Plaidoyer pour l’Etat de droit.

La gentillesse et l’indulgence, d’habitude, je suis pour. Un passant me demande l’heure: a-t-il le droit que je lui réponde? Pas vraiment, mais je le fais quand même. Une cliente attend derrière moi à la caisse du supermarché, avec un seul paquet de parmesan dans sa corbeille: a-t-elle le droit que je lui cède ma place dans la file d’attente? Pas vraiment, mais je le fais quand même. Un ami me rembourse un prêt avec un an de retard: ai-je le devoir de ne pas me fâcher? Pas vraiment, mais je le fais quand même. Ces gens n’ont aucun titre à exiger ma gentillesse comme on réclame un dû. Si pourtant je refuse cette dernière, on me tiendra pour un mufle.

 

Voilà ce que la philosophe américaine Cheshire Calhoun appelle la «décence ordinaire»: tous ces «cadeaux moraux», ou ces faveurs non obligatoires, que nous attendons pourtant de nos contemporains comme des signes de bonne éducation morale. Il s’agit en somme de savoir dévier de la ligne droite des droits et des devoirs pour arrondir les angles de la navigation sociale. Cette province de l’éthique couvre un terrain étrange – entre les obligations strictes, comme ne pas commettre d’homicides, et les exploits admirables, comme l’héroïsme. Si vous êtes incapables de cette décence ordinaire, on ne peut pas vous blâmer ni vous punir à proprement parler. Mais on est en droit de ne pas vous aimer. Si vous êtes au contraire une personne décente, l’admiration serait excessive. Mais on a bien raison de vous trouver aimable. Malgré son caractère biscornu, la décence ordinaire occupe l’essentiel de nos préoccupations morales quotidiennes. Et si l’on en croit Cheshire Calhoun, ce n’est pas étonnant: la décence ordinaire est l’huile des rouages sociaux – le signe qu’on est entouré de gens minimalement bienveillants qui savent oublier les raideurs du devoir par souci pour le bien-être d’autrui.

 

Et pour Yvan Perrin, il est heureux que la décence ordinaire existe. A-t-il le droit qu’on regarde avec indulgence ses déboires ou ses frasques éthyliques? Pas exactement. Mais ne soyons pas mufles: accordons quelques faveurs morales aux cabossés de la vie. Ils assument mal leurs obligations professionnelles? Fermons un peu les yeux. Nous aurions le droit de nous en plaindre? Laissons généreusement tomber. Ne tirons pas sur l’ambulance, dit la sagesse populaire.

Après tout, le pauvre a déjà l’air cramé: pas besoin d’en rajouter.

Mais je repense à un détail. L’homme est un cador de l’UDC. Et l’UDC est la pire ennemie de la décence ordinaire – qu’elle a même remplacée, campagne après campagne, par l’indécence banale. L’indulgence? L’UDC lui préfère la férocité dans la «chasse aux abus». La gentillesse? L’UDC lui préfère la vulgarité des invectives sans nuances. La politesse? L’UDC lui préfère le dénigrement et la caricature raciste. La Suisse, comme tout Etat souverain, aurait le droit de fixer à sa guise les  conditions d’entrée sur son territoire ? Qu’à cela ne tienne: l’UDC veille sans indulgence à l’application jalouse de ce droit. Les citoyens ont le devoir de respecter la loi? Qu’à cela ne tienne: l’UDC met un point d’honneur à rappeler brutalement les déviants à leurs obligations. Il est interdit d’abuser des assurances sociales? Qu’à cela ne tienne: l’UDC n’hésitera pas, pour contrarier les fraudeurs, à durcir les règles jusqu’à transformer en enfer la vie des gens honnêtes. Bref: «J’exerce mes droits sans indulgence pour les besoins d’autrui; j’applique la loi sans indulgence pour les aléas de la vie». Pas de  cadeau pour les losers.

On connaît ce vieux problème digne du «bac philo»: faut-il être tolérant avec les intolérants? La démission d’Yvan Perrin suggère une variante intéressante: faut-il être tendre avec les brutes? Autrement dit, la décence ordinaire doit-elle protéger ceux qui déploient tant de persévérance à la détruire? Peut-être bien que non. On ne va pas bouder son plaisir quand un Messerschmitt en plein Blitzkrieg explose en vol: pas de cadeau pour ceux qui ne font pas de cadeau. Alors sur ce coup là, la gentillesse et l’indulgence, je ne suis plus sûr.

 

En même temps, la muflerie ne déshonore jamais que ses auteurs. Peut-être faut-il accorder malgré tout à Yvan Perrin la décence ordinaire que son parti refuse à tous les cabossés de la vie. Et rêvons un peu d’un joli conte moral: guéri, Yvan Perrin, conscient de ce qu’il doit à l’indulgence facultative des autres, quitte son parti et fonde une UDC  des Cabossés, basée sur cette règle d’or: «Soyez décemment indulgents avec autrui comme vous voudriez qu’autrui soit décemment indulgent avec vous.» Les victimes de la chasse aux abus auraient trouvé leur défenseur. Les délinquants paumés auraient un porte-voix. Les requérants d’asile auraient un ennemi de moins. On a certes déjà connu des conversions plus stupéfiantes. Mais rassurez-vous: je déconne. Car les pitbulls, même dépressifs, deviennent rarement des koalas.